Fusion ratée entre EADS et BAE : quelques enseignements pour l’Europe

Présenté comme le mariage européen du siècle, censé donner un coup d’accélérateur à l’Europe de la défense, le projet de fusion entre le géant européen EADS et le britannique BAE Systems n’aura finalement pas lieu.

Il y avait déjà des raisons commerciales de ne pas être optimiste sur l’issue des discussions entre les deux groupes. Faiblesses structurelles internes aux deux groupes, dilution de l’objectif officiel de consolidation de l’industrie européenne de la défense, réserves du principal actionnaire de BAE sur la création d’un groupe « politisé » qui pourrait déplaire à Washington, désaccord sur le calcul de la valorisation du nouveau groupe…Ces différents points d’achoppement ont déjà fait couler beaucoup d’encre.

L’expert en politique européenne ne manquera pas d’avoir décelé un autre facteur d’échec : l’esprit européen censé transcender les aspects purement comptables de l’opération a été absent des négociations. Conception du rôle de l’état dans l’économie, transferts de souveraineté vs. protection des sphères d’influence étatique, « relation spéciale » avec les Etats-Unis : les points de désaccord entre Londres, Berlin et Paris dans cette affaire les opposent traditionnellement au sein du Conseil européen, dans des domaines régaliens tels que la défense et sécurité, mais aussi en matière de bien-être social ou de fiscalité.

L’heure est à présent aux bilans, pour EADS et pour BAE, mais également pour l’Europe. De cette fusion échouée on peut en effet tirer quelques leçons sur l’état du processus d’intégration européenne et sur les moyens actuellement mis en œuvre pour continuer de le faire avancer.

Première leçon – Dans certains secteurs, il faut admettre que l’économique ne peut précéder la décision politique. C’est le cas de la défense : sans politique commune, développer une industrie européenne dans ce domaine est un vœu pieu. Même si EADS et BAE étaient parvenus à un accord, les synergies attendues n’auraient pu être libérées sans une réelle impulsion politique.

Or aucun état membre n’est actuellement réellement mûr pour avancer et entraîner les Vingt-Sept dans ce domaine ; pas même les trois principales puissances militaires européennes. L’industrie militaire et la politique de défense ne sont pas encore considérées comme des priorités ni pour l’électorat allemand ni pour ses représentants politiques. En matière de défense, l’Allemagne n’a jamais exercé et n’exercera vraisemblablement pas dans un futur proche le rôle de force motrice qu’elle a pu exercer dans d’autres domaines. Depuis le sommet de Saint-Malo en 1998, on a cru que la France et le Royaume-Uni s’en chargeraient, mais ces espoirs sont retombés. Aux dires de praticiens de la politique européenne de défense, si l’on a introduit dans le Traité de Lisbonne un certain nombre d’innovations institutionnelles en matière de défense, la plupart sont restées lettre morte faute de volontarisme politique, et les gouvernements outre-manche ne seraient pas complètement étrangers à cet état de faits.  Les espoirs quant à l’effet catalyseur d’une éventuelle fusion EADS-BAE en matière d’Europe de la défense étaient donc largement mal placés.

Deuxième leçon – Le jour où EADS annonçait l’abandon des négociations, onze états se sont engagés en faveur d’une taxe européenne sur les transactions financières. Ces deux développements sans lien apparent portent à s’interroger sur la construction d’une Europe à la carte.

De ce point de vue, le projet de fusion soulevait effectivement un certain nombre de questions: l’Union européenne peut-elle vraiment avancer si chaque état peut opter en faveur de tel ou tel projet satisfaisant ses intérêts nationaux, sans s’engager en faveur du projet européen dans son ensemble ? N’est-il pas contraire au principe même de l’intégration européenne qu’un état puisse renflouer son fleuron de l’armement grâce au géant européen de l’aéronautique, sans qu’il ne s’engage à soumettre son industrie financière qui prospère en Europe à la première taxe proprement européenne ayant vu le jour ? Pour favoriser l’émergence de compromis véritablement européens, il est essentiel que l’ensemble des états membres puissent jouer de l’effet levier entre différents dossiers politiques. Mais cela suppose que tous les états jouent le jeu, et non que certains se contentent d’un rôle d’observateur.

Certes, dans un contexte de crise et alors que l’UE semble être allée aussi loin qu’elle le puisse dans son champ actuel de compétences, la tentation de cette Europe à géométries variables est grande. Le principe, qui gouverne les « coopérations renforcées » est simple : en cas d’impasse sur un dossier, mieux vaut qu’un petit nombre avance plutôt que l’ensemble de l’UE soit bloquée, et à terme, le petit groupe devrait exercer une force d’attraction sur un nombre croissant d’états, jusqu’à entraîner l’ensemble des états membres.

Mais pour que le cercle vertueux opère, encore faut-il que les états constituant les « groupes pionniers » défendent l’initiative dont ils sont porteurs comme une priorité nationale. Or dans le projet de fusion EADS-BAE, aucun des membres « fondateurs » d’EADS n’était engagé à 100%. La partie allemande a été tiède depuis le début sur ce projet; la multiplication des conditions et l’intransigeance des négociateurs allemands sur la question du siège ont très vite témoigné de leur manque de conviction. Côté français, le silence des officiels français et le détachement du Président Hollande sur un dossier qui relevait selon lui « du choix des entreprises » montrent à l’évidence que Paris a d’autres priorités européennes – entendez, le développement d’un front européen faisant contrepoids à l’Allemagne sur la gouvernance économique de l’UE.

Troisième leçon – La crise de l’euro empoisonne les relations entre dirigeants européens, aux niveaux économique et politique. L’intérêt porté à la protection des sites industriels et aux emplois dans les négociations montre que la conjoncture s’invite plus que jamais dans toute entreprise européenne, publique ou privée. Et la réaction de Berlin semble confirmer que le pays le plus compétitif d’Europe fait désormais prévaloir ses avantages acquis et son indépendance sur  d’éventuelles avancées européennes. Certains, à l’image de Nicolas Barré dans son éditorial du 11 octobre dans Les Echos, en viennent à questionner le double jeu allemand, entre un discours qui reste très pro-européen et des actes attestant d’une volonté farouche de préservation des intérêts nationaux.

En creux de cette fusion ratée se dessine une fois de plus le spectre d’une Europe à la croisée des chemins. La crise économique apporte chaque jour son lot de preuves que l’UE ne s’en sortira que par le haut, via le franchissement d’une nouvelle étape du processus d’intégration. Or l’ensemble des contributeurs nets semblent désormais avoir quitté le camp des intégrationnistes. Ou tout du moins ne souhaitent-ils pas en faire partie à n’importe quel prix. Il est donc plus que temps d’arrêter de miser uniquement sur les partenariats privilégiés hérités d’une autre époque pour faire avancer l’intégration européenne, et d’élargir ces partenariats à d’autres « locomotives » potentielles. En ce sens, la politique de la défense n’est peut-être pas le meilleur exemple, car elle s’articule autour d’un dilemme capacitaire aux implications budgétaires évidentes. Mais c’est aussi un domaine dans lequel les citoyens européens, toutes nations confondues, attendent beaucoup de l’UE. Cela devrait donc être l’affaire des Vingt-Sept.